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De l'Egypte au Golfe, une poudrière inégalitaire

Libération, mardi 17 juin 2014

Thomas Piketty est directeur d’études à l’Ehess et professeur à l’Ecole d’économie de Paris

Depuis une semaine, tous les regards se tournent de nouveau vers l’Irak. En janvier déjà, la prise de Falloujah par les groupes rebelles de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), et l’incapacité des forces régulières à reprendre la ville, pourtant située à moins de 100km de Bagdad, avaient démontré la fragilité du régime en place. C’est maintenant l’ensemble du nord du pays qui semble basculer. L’EIIL paraît à présent en mesure de faire la jonction avec les groupes syriens pour constituer un nouvel Etat, regroupant de larges parties de l’Irak et de la Syrie, et bousculant ainsi les frontières établies par les puissances occidentales en 1920.

Ces conflits sont souvent analysés en termes de guerre de religion (sunnites contre chiites). Mais cette grille de lecture, indispensable, ne doit pas faire oublier les tensions créées par l’inégalité extrême de la répartition des richesses dans cette région du monde – sans doute la plus inégalitaire de la planète. De nombreux observateurs ont noté que l’avènement de l’EIIL ferait planer une lourde menace sur l’Arabie saoudite et les émirats pétroliers (pourtant tout aussi sunnites que l’EIIL). Une répétition à plus grande échelle de l’annexion du Koweit par l’Irak en 1991, en quelque sorte.

Sans aller jusque là, il est bien évident que c’est l’ensemble du système politique et social de la région qui est surdéterminé et fragilisé par la concentration des ressources pétrolières sur de petits territoires sans population. Si l’on examine la région allant de l’Egypte à l’Iran, en passant par la Syrie, l’Irak et la péninsule arabique, soit environ 300 millions d’habitants, on constate que les monarchies pétrolières regroupent 60% du PIB régional, pour à peine 10% de la population. Encore faut-il préciser qu’une minorité des habitants des pétromonarchies s’approprie une part disproportionnée de cette manne, alors que de larges groupes (femmes et travailleurs immigrés notamment) sont maintenus dans un semi-esclavage. Et ce sont ces régimes qui sont soutenus militairement et politiquement par les puissances occidentales, trop heureuses de récupérer quelques miettes pour financer leurs clubs de foot. Pas étonnant que nos leçons de démocratie et de justice sociale portent peu au sein de la jeunesse moyen-orientale.

En faisant des hypothèses minimales, on peut conclure sans difficulté que l’inégalité des revenus au sein du Moyen-Orient est sensiblement plus élevée que dans les pays les plus inégalitaires de la planète (Etats-Unis, Brésil, et Afrique du Sud compris).*

Une autre façon d’exprimer cette réalité est la suivante. En 2013, le budget total dont disposent les autorités égyptiennes pour financer l’ensemble des écoles, collèges et lycées, universités de ce pays de 85 millions d’habitants est inférieur à 10 milliards de dollars. Quelques centaines de kilomètres plus loin, les revenus pétroliers atteignent les 300 milliards de dollars pour l’Arabie Saoudite et ses 20 millions d’habitants, et dépassent les 100 milliards de dollars pour le Qatar et ses 300 000 Qataris. Pendant ce temps, la communauté internationale se demande s’il faut renouveler un prêt de quelques milliards de dollars à l’Egypte, ou bien s’il ne faudrait pas plutôt attendre que le pays augmente comme il l’avait promis les taxes sur les boissons gazeuses et les cigarettes.

Face à une telle poudrière inégalitaire, que peut-on faire ? D’abord démontrer aux populations que l’on se soucie d’avantage du développement social et de l’intégration politique de la région que de nos relations avec les émirs. Une politique énergétique européenne commune nous permettrait de faire valoir nos valeurs et notre modèle de société, et non nos étroits intérêts financiers nationaux, au Moyen-Orient comme d’ailleurs en Ukraine et en Russie. L’hégémonie américaine a conduit au désastre irakien que nous connaissons. L’ivresse de la toute puissance pourrait de nouveau mener demain à des abus de position dominante, comme vient de la rappeler à une échelle plus modeste – quoique non complètement négligeable – l’affaire BNP Paribas (les opérations apparemment crapuleuses menées avec le régime soudanais justifient aisément l’éviction des dirigeants de la banque, prompts par le passé à donner des leçons de bonne gestion à la terre entière, mais certainement pas le versement d’un tribut exorbitant au trésor américain, avec à la clé un risque réel de déstabilisation du secteur bancaire européen). Pour peser dans la mondialisation et faire de la planète un monde plus juste, l’Europe doit plus que jamais s’unir politiquement.

*Voir F. Alvaredo, T. Piketty, « Measuring income inequality and top incomes in the Middle East : Data limitations and illustrations with the case of Egypt », Economic Research Forum (Giza, Egypt), Working Paper n°832, Mai 2014 (en ligne ici).