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"Mieux vaut tard que jamais"

Entretien avec Thomas Piketty

Le Monde, mardi 19 novembre 2013


Comment réagissez-vous à l'annonce de Jean-Marc Ayrault de remettre à plat notre système fiscal ?

J'ai envie de dire: mieux vaut tard que jamais. Je reste cependant assez prudent. Annoncer la création d'une commission n'est pas un acte politique très fort. Le Parti socialiste a passé dix ans dans l'opposition, et il est maintenant au pouvoir depuis dix-huit mois. Il a donc eu le temps de réfléchir. On est en droit de savoir maintenant ce que le gouvernement compte faire en matière de réforme fiscale. Il est bien sûr toujours temps mais c'est plus difficile de reprendre la main aujourd'hui que ça ne l'aurait été au début du quinquennat.

Est-ce que cela ne témoigne pas du fait que le gouvernement est arrivé au bout de l'impasse budgétaire et fiscale ?

Le gouvernement a réformé dans l'improvisation et l'incohérence, sans présenter de vision claire. Le plus souvent, il n'a fait que rajouter des couches de complexités sur un système fiscal qui en compte déjà beaucoup trop, ce qui ne peut qu'alimenter les protestations catégorielles.  L'exemple le plus significatif est fourni par la réforme des plus-values. Au final, il aura réussi la prouesse de mettre sur pied un régime dérogatoire qui est à la fois plus complexe que les régimes précédents, et qui aura coûté aux finances publiques plus d'argent qu'il n'en a rapporté. Résultat La leçon de ces derniers dix-huit mois, c'est que si on veut réformer par petits bouts, on fait des mécontents partout.

Quelles sont les pistes possibles de réforme ?

Il faut commencer par généraliser la retenue à la source, qui est en place dans tous les pays développés depuis des décennies. C'est le préalable pour arriver à un objectif de simplification. L'objection selon laquelle cela remettrait en cause la conjugalisation de l'impôt n'est pas recevable. L'impôt sur le revenu est familiarisé dans cent pour cent des pays qui nous entourent (les enfants ouvrent droit à des réductions d'impôt dans tous les pays, d'une façon ou d'autre), et il est conjugalisé en Allemagne et aux Etats-Unis (c'est le revenu du couple qui compte, indépendamment des enfants). Cela n'empêche nullement la retenue à la source. On s'invente en fait des excuses pour ne rien faire. C'est de la mauvaise foi, et parfois de l'incompétence. Il faut arrêter de dire que c'est trop complexe, que cela va prendre au moins cinq ans. Inspirons-nous des exemples étrangers: tous les pays qui nous entourent ont mis en place cette réforme en un an, à des époques où l'informatique n'existait même pas. Les responsables politiques et les technocrates qui nous gouvernent prétendent incarner le réalisme face à des intellectuels pétris d'utopie. Mais la vérité est que ce sont eux qui sont dans l'idéologie et le refus de la réalité.

Faut-il au préalable nettoyer toutes les niches fiscales?

Non! Pour des millions de salariés modestes et moyens, le passage à la retenue à la source et à une CSG progressive ne peuvent attendre. La plupart des gens ont des dossiers fiscaux assez simples (pas de délocalisation dans les Dom ou dans l'investissement locatif), et pourtant on leur complique la vie à loisir. La palme de la complexité inutile est la prime pour l'emploi. On reverse avec un an de retard à 8 millions de salariés une partie de la CSG prélevée à la source un an plus tôt! Quand au RSA activité, il est tellement complexe et stigmatisant que 70% des bénéficiaires théoriques ne le demandent pas. Il serait beaucoup plus simple d'avoir une CSG progressive, c'est-à-dire de moins prélever à la source sur les salaires bas et moyens. C'est également la seule façon d'envisager une réforme enfin ambitieuse du financement de la protection sociale.

Est-ce qu'une réforme de la fiscalité doit s'envisager à rendement constant ou dans une prespective de baisse des prélèvements obligatoires ?

Globalement, je pense qu'on a trop augmenté les impôts à la fin du quinquennat précédent et depuis le début de celui-ci. On mesure aujourd'hui les dangers que cette logique d'austérité fait peser sur l'économie réelle. On a cru rétablir la crédibilité budgétaire de la France et de la zone euro en réduisant les déficits à marche forcée, mais cela ne marche pas. Tant que l'on n'aura montré une volonté claire d'aller vers l'union budgétaire et politique de la zone euro, la défiance recommencera encore et encore.