bandeau

logo libe

Le vide sarkozyste

Thomas Piketty est directeur d'études à l'EHESS et professeur à l'Ecole d'économie de Paris

Libération, mardi 10 avril 2012

Le plus frappant, dans le programme dévoilé par le candidat Sarkozy le 5 avril, c'est le vide. Sidéral. Sur le calage macroéconomique d'ensemble, on est quasiment dans le copier coller de François Hollande. Dans les documents mis en ligne en janvier, le candidat socialiste avait annoncé une trajectoire d'évolution des dépenses et des recettes conduisant à une réduction du déficit de 4,5% du PIB en 2012 à 0% en 2017, et de la dette de 88,7% à 80,2% du PIB. Trois mois plus tard, après beaucoup de cogitations, aidé par tout l'appareil d'état, le président en place annonce une trajectoire permettant de réduire le déficit de 4,4% en 2012 à un excédent de 0,5% en 2017, et la dette de 89,2% à ... 80,2%.

Dans le plan Hollande, la réduction de 4,5 points du déficit reposait sur 2,7 points de baisses de dépenses, et 1,8 de hausses de prélèvements. Pour Sarkozy, la réduction de 4,9 points du déficit repose sur 3,7 points de baisse de dépenses, et 1,2 point de hausse de prélèvements. Autrement dit, un gros tiers de l'effort repose sur les hausses de prélèvement chez Hollande, contre un petit quart chez Sarkozy. La vérité est que l'écart est insignifiant, compte tenu des incertitudes inhérentes à de tels exercices. Les deux candidats misent avant tout sur le fait que les dépenses progresseront moins vite que le PIB.

La vraie différence est que François Hollande, quelles que soient ses insuffisances, dit assez clairement où il prendra les recettes supplémentaires (impôt sur la fortune, revenus du capital, successions, etc.), alors que le président sortant fait tout pour cacher son programme fiscal anti-social (taxe sur les mutuelles, TVA, gel du barème etc.).

Si l'on regarde les détails des mesures annoncées par le président sortant le 5 avril, c'est encore pire. Un seul exemple: Nicolas Sarkozy annonce en bonne place une "baisse des charges salariales" permettant "d'intégrer la prime pour l'emploi dans les salaires nets". Excellente idée... tellement bonne qu'elle a déjà été adoptée en 2000 par le gouvernement Jospin, avec la baisse de CSG sur les bas salaires. Sauf que cette mesure avait été immédiatement censurée par le Conseil constitutionnel, ce qui avait conduit à la création de la PPE.

Pour régler enfin le problème tout en respectant le principe d'égalité devant l'impôt, il faut aller jusqu'au bout d'une réforme fiscale d'ensemble et mettre en place un véritable impôt progressif prélevé à la source, fusionnant CSG, impôt sur le revenu et PPE. C'est la seule façon de prendre en compte l'ensemble des revenus et les charges de famille des salariés concernés, comme le demande le Conseil. Encore un effort, et Sarkozy en arrivera au programme fiscal de François Hollande... dont le calendrier d'application mériterait par ailleurs d'être précisé et accéléré.

La vérité, c'est que le programme de Sarkozy manque terriblement de souffle. En 2007, les mesures étaient aussi nombreuses qu'inutiles. En 2012, Sarkozy se retrouve à copier Hollande, voire Jospin, apparemment sans même s'en rendre compte.

Alors, pour combler le vite, il reste les mensonges. Avec son aplomb habituel, le président sortant continue de nier les cadeaux aux plus riches. Vendredi matin, sur RTL, il s'en est pris à l'Institut des politiques publiques de l'Ecole d'économie de Paris, qualifié "d'organisme Théodule dont personne ne connaît l’intérêt, l’importance ni la crédibilité".

La crédibilité de Nicolas Sarkozy est quand à elle parfaitement établie: c'est celle d'un menteur, incapable de faire la moindre addition. D'après la loi de finances qui vient d'être adoptée, l'ISF rapportera en 2012 à peine 3 milliards d'euros, contre 4,5 milliards d'euros en 2007. Pourtant, d'après l'INSEE et la Banque de France, le patrimoine des français a progressé d'environ 20% entre 2007 et 2012 (passant de 8 800 à 10 600 milliards). A taux d'imposition constant, l'ISF aurait donc dû rapporter 5,4 milliards d'euros en 2012, et non 3 milliards. Soit un cadeau de 2,4 milliards aux 1% des Français les plus fortunés, en pleine crise des finances publiques.

Si l'on fait le même calcul pour les droits de successions, alors on obtient un cadeau de 2,6 milliards d'euros. Soit au total 5 milliards d'euros de recettes annuelles perdues sur ces deux impôts. Et si l'on se place à taux d'imposition constant par rapport à 2002, ce qui permet de prendre en compte les baisses de droits de successions de 2004-2005 (Sarkozy à Bercy), alors la perte de recettes annuelles dépasse les 10 milliards d'euros en 2012 (3,2 pour l'ISF, et 6,9 pour les successions).

Une telle gabegie d'argent public au bénéfice des patrimoines, alors même que ces derniers se portent à merveille, et que les caisses de l'Etat sont vides, est sans précédent. Il est plus que temps de changer de président.